Tous des obsédés!

On a tous notre petite routine du matin. Pour moi, elle consiste à étirer le snooze aussi longtemps que possible (j’ai vraiment pas choisi le bon métier pour la marmotte que je suis), à prendre une douche chaude, m’habiller, me crèmer mais ne pas me coiffer, nourrir le chien, sortir le chien et prendre le métro pour le boulot. Je déjeune en route, faisant partie de cette race qui ne peut ingurgiter quelque chose au moins une bonne heure après le saut hors du lit sans brusquer son estomac. Alors j’attrape, dans le métro, un berlingot de lait et deux muffins (généralement aux bleuets). Avant d’arriver à l’école, je traverse un long corridor dans un centre commercial, au bout duquel dort un sans-abri. Je dépose un muffin à côté de lui et je termine mon périple vers l’école.
Parfois il n’est pas là. Alors je me bourre la face avec les deux muffins plein de gras trans et je roule tout l’avant-midi. Mais souvent il y est. Il dort toujours alors je ne sais jamais s’il mange mon muffin ou pas, si un autre le lui pique, etc. Vous pouvez donc vous imaginer qu’hier, quand il m’a saisi le bras au moment où je commettais mon méfait, j’ai failli mourir.
- PoUrKoé k’tu fÊ ssa?
L’odeur de rance et de crasse, l’haleine éthylique au point d’endormir la faune du quartier, le regard vitreux, la bouche édentée, mon regard qui échappe au sien pour tomber sur son pied gangrené. Et cette question! Un piège, très certainement. Me suis-je seulement vraiment demander pourquoi je faisais ça? La bonté exige du courage. Vivement que je retrouve ma classe pour être sadique à souhait.
- Parce que je peux rien faire de plus.
Je n’ai pas eu à me dégager. Il m’a laissé partir. J'ai quand même eu l'impression de fuir. N’est-il besoin de vous dire que j’ai été perturbé par cet intermède SDF. Surtout par ma réponse. Ne pas pouvoir en faire plus.
C’est tout à fait d’actualité, en cette période de bulletins, où on se demande continuellement ce qu’on peut faire de plus pour nos élèves qui en arrachent. Ceux qui ont un plan d’intervention adapté, ceux qu’on suit en récupération, à qui on fournit un organigramme pour leur méthode de travail, à qui on donne plus de temps pour un examen à finir, ceux pour qui on se réveille la nuit… Ce sont toujours les mêmes trois ou quatre élèves (je suis «généreux»).
Il y a quelques années, alors que je me tuais à l’ouvrage et que j’étais en chute libre vers l’épuisement professionnel, un collègue m’a dit ceci : «Prof Maudit, tu peux pas tout’ les sauver!» Ça a changé ma vie. J’ai appris à laisser aller et à me donner à mes élèves dans une juste mesure. Ce fut un constat très difficile à accepter. Ce l’est encore aujourd’hui. Pour certains, je ne peux rien faire de plus. Alors je fais ce que je peux.
C’est dur d’être un homme ordinaire.