Les Confessions d'un Prof Maudit

30.1.07

Sainteté bien ordonnée commence par soi-même

On a tous notre petite routine du matin. Pour moi, elle consiste à étirer le snooze aussi longtemps que possible (j’ai vraiment pas choisi le bon métier pour la marmotte que je suis), à prendre une douche chaude, m’habiller, me crèmer mais ne pas me coiffer, nourrir le chien, sortir le chien et prendre le métro pour le boulot. Je déjeune en route, faisant partie de cette race qui ne peut ingurgiter quelque chose au moins une bonne heure après le saut hors du lit sans brusquer son estomac. Alors j’attrape, dans le métro, un berlingot de lait et deux muffins (généralement aux bleuets). Avant d’arriver à l’école, je traverse un long corridor dans un centre commercial, au bout duquel dort un sans-abri. Je dépose un muffin à côté de lui et je termine mon périple vers l’école.

Parfois il n’est pas là. Alors je me bourre la face avec les deux muffins plein de gras trans et je roule tout l’avant-midi. Mais souvent il y est. Il dort toujours alors je ne sais jamais s’il mange mon muffin ou pas, si un autre le lui pique, etc. Vous pouvez donc vous imaginer qu’hier, quand il m’a saisi le bras au moment où je commettais mon méfait, j’ai failli mourir.

- PoUrKoé k’tu fÊ ssa?

L’odeur de rance et de crasse, l’haleine éthylique au point d’endormir la faune du quartier, le regard vitreux, la bouche édentée, mon regard qui échappe au sien pour tomber sur son pied gangrené. Et cette question! Un piège, très certainement. Me suis-je seulement vraiment demander pourquoi je faisais ça? La bonté exige du courage. Vivement que je retrouve ma classe pour être sadique à souhait.

- Parce que je peux rien faire de plus.

Je n’ai pas eu à me dégager. Il m’a laissé partir. J'ai quand même eu l'impression de fuir. N’est-il besoin de vous dire que j’ai été perturbé par cet intermède SDF. Surtout par ma réponse. Ne pas pouvoir en faire plus.

C’est tout à fait d’actualité, en cette période de bulletins, où on se demande continuellement ce qu’on peut faire de plus pour nos élèves qui en arrachent. Ceux qui ont un plan d’intervention adapté, ceux qu’on suit en récupération, à qui on fournit un organigramme pour leur méthode de travail, à qui on donne plus de temps pour un examen à finir, ceux pour qui on se réveille la nuit… Ce sont toujours les mêmes trois ou quatre élèves (je suis «généreux»).

Il y a quelques années, alors que je me tuais à l’ouvrage et que j’étais en chute libre vers l’épuisement professionnel, un collègue m’a dit ceci : «Prof Maudit, tu peux pas tout’ les sauver!» Ça a changé ma vie. J’ai appris à laisser aller et à me donner à mes élèves dans une juste mesure. Ce fut un constat très difficile à accepter. Ce l’est encore aujourd’hui. Pour certains, je ne peux rien faire de plus. Alors je fais ce que je peux.

C’est dur d’être un homme ordinaire.

13 Comments:

  • AMEN!

    Parce que je ne peux rien dire de plus.

    By Anonymous Anonyme, at 30.1.07  

  • Moi non plus... c'est dur à accepter han... très dur...

    By Anonymous Anonyme, at 30.1.07  

  • Prof Maudit,

    Je suis une de tes lectrices depuis un bon moment... tout ce que tu racontes me touche énormément.

    Encore une fois, tu me jettes à terre.

    (je suis contente que tu sois de retour... j'avais crains que l'épisode de l'imbécile persécuteur ne te fasse taire à jamais. Je t'ai appuyé de loin, parce que je ne pouvais rien faire de plus. Ou peut-être aurais-je pu?)

    Mes respects

    By Anonymous Anonyme, at 31.1.07  

  • Tiens, mon nom ne s'est pas affiché... le suis l'auteure anonyme du troisième commentaire.

    By Blogger Sarah-Émilie, at 31.1.07  

  • Être humain, c'est déjà ça!

    La sensibilité, c'est pas un défaut ou une tare, c'est une force. Votre force.

    C'est pour ça qu'on adore vous lire.

    By Anonymous Natcho, at 31.1.07  

  • Très humain et touchant... Rien de plus à dire!

    By Blogger SuperCath, at 31.1.07  

  • La vie est parfois difficile et au nombre d'humains sur la terre on peut pas tous les aider c'est évident, mais je trouve ça d'une grande sensibilité que justement vous pensiez comme ça aux autres. Plus particulièrement à vos élèves, parce que je connais trop peu de professeurs qui s'en soucie véritablement :(.

    Contente également de votre retour!

    By Blogger etudiante0, at 31.1.07  

  • Ohlala, comme ce que vous écrivez sur ces «cas qui en arrachent» est juste et me rejoint. Et, quand on en arrive, tant bien que mal, après avoir frôlé l'épuisement, à se protéger, à mettre quelques limites à ce qu'il est humainement possible de donner à nos élèves (étudiants dans mon cas), le plus difficile est de réussir à ne pas se sentir, en dépit de tout bon sens, un peu «cheap» malgré tout…

    By Blogger Hortensia, at 31.1.07  

  • Chère étudiante0,

    Je comprends, à votre commentaire, que vous croyez sincèrement que trop peu d'enseignants se soucient de leurs élèves. Je ne peux que vous dire que vous faites fausse route.

    Je suis dans le métier depuis plusieurs années. J'ai vu de tous les types d'enseignants. Tous se souciaient réellement de l'avenir de leurs élèves, parfois même trop au point de quitter la profession se sentant impuissants face aux échecs de leurs protégés.

    Certains ont développé une façade imperturbable. On croirait qu'ils se fouttent des élèves, mais au fond d'eux, ils cherchent ce qu'ils pourraient faire de plus pour aider les jeunes.

    Il y a aussi ceux qui ont tout donné, mais que ça n'a servi à rien et qui se contentent d'aider ceux qui veulent vraiment apprendre.

    Peu importe les types d'enseignants que vous avez croisés, sachez qu'il faut aimer les jeunes et s'en soucier réellement pour faire ce métier. Sans cette flamme, aucun d'eux n'aurait survécu mentalement à plus d'un an de pratique!

    By Anonymous Anonyme, at 31.1.07  

  • J'aimerais tant penser comme vous, mais malheureusement les profs dont je parle, ce n'est pas seulement une façade je vous l'assure. C'est du foutisme général!

    Je comprends les profs un peu dures et ceux plus stricts ainsi que ceux qui ont des airs désintéresés, j'en ai rencontré beaucoup, mais ceux-ci sont des excellents enseignants.

    Ceux dont je parle, n'ont choisi le métier que pour le salaire et qu'il n'avait pas d'autre chose à faire, c'est triste, mais c'est la réalité que je connais ici.

    Des profs qui se foutent du questionnement des élèves et qui ne leur enseignent carrément rien.

    Je suis contente que vous en ayez jamais vu, mais moi j'en ai même un en ce moment, alors...

    By Blogger etudiante0, at 31.1.07  

  • Moi non plus mon nom ne s'est pas affiché pour mon commentaire (le très simple c'est dur han).

    Étudiante: Il y en a effectivement, amis bien honnêtement ils ne durent pas, à moins d'être vraiment sadiques et sado maso. Ils pètent au frette, partent, "burn out" comme on dit, ou sont asse intelligent pour se sauver avant les maudits. Et nous on se tape leur burn-out finalement à ramasser leur dégats.

    Les très rares qui durent, par contre, malheureusement, le système les garde faute de moyen de les sortir du système (pas de faute professionnelle, pas de moyens). Et à cause d'eux... bien on fait les nouvelles. Yé!

    Sinon... je suis d'accord avec Prof Maudit, malheureusement il y en a une gang de désillusionnés à différents degrés, et d'autres qui utilisent leur désillusion pour aider comme ils peuvent.

    By Blogger Dobby, at 31.1.07  

  • Un homme ordinaire vous dîtes? Je suis pas d'accord: vous êtes extraordinaire Prof Maudit!

    By Anonymous Jessica, at 1.2.07  

  • La différence, si tu ne l'as pas déjà faîtes pour au moin un jeune, elle ne se fera pas attendre. Si chaque prof montre à avoir de l'intérêt à au moin un jeune...
    Il y aura là déjà un SDF de moins.
    Tu ne peux pas changer le monde, mais tu peux faire la différence. Et c'est ce que tu fais là !!!

    Continu.

    By Anonymous Saugnya, at 11.7.07  

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