Les Aventures du P'tit Maudit 2
Parce qu’avant d’être prof, il était petit…
Décembre. 1981. 2e année.
On est au début du mois, mais déjà la fébrilité est présente. La classe est excitée. Prof Air bête a installé le sapin et les décorations toute seule parce qu’elle ne voulait pas qu’ils cassent quelque chose. Ils ont commencé les bricolages de Noël classiques, comme le sapin avec la ouate ou le bonhomme de neige avec trois boules de styromousse et de la feutrine. Ça travaille aussi à écrire une lettre au Père Noël avec les nouveaux mots de débutant appris depuis septembre. Lui, il n’écrit pas au Père Noël. D’abord, il ne sait même pas s’il a une opinion sur son existence. Et s’il existe, ben il lui fait vraiment trop peur pour qu’en plus il lui écrive. Passe encore d’accepter ses cadeaux. Mais être copains comme cochons, wooh les moteurs!
Alors il dessine. Il aime bien dessiner. Tout le monde lui dit qu’il est bon. Pas le «Il est dont bon en dessin!» aucunement objectif que lancent à tout bout de champ les parents. C’est plutôt le «Aïe! Té bon! Aïe! Viens voêr c’qu’y’a faite!» des élèves de sa classe. Et quand ça vient de ceux qui ne lui parlent jamais, c’est encore plus apprécié.
Pour lui, le dessin, c’est un autre monde. C’est plonger dans son imaginaire, s’y immerger. C’est aussi une des rares choses dont il est fier. Alors il s’y donne à fond. Tellement à fond qu’il frôle l’autisme et est aspiré dans un univers parallèle. Comme quand il regarde la télé et comme quand, beaucoup plus tard dans son existence, il jouera aux jeux vidéo.
Tout à coup, on l’extirpe brutalement de son nirvana gribouillé. Il lève les yeux d’une feuille sur laquelle il y a peut-être un dragon qui mange du poisson ou un insecte étrange qui joue aux cartes, pour se retrouver nez à nez avec Prof Air bête qui a ce pour quoi il lui a donné ce surnom : l’air bête.
Et à juste raison! Elle a fait ranger les projets de Noël il y a 20 minutes et a distribué un test rapide d’additions et de soustractions dont le temps est à présent écoulé. C’est en voulant récupérer la feuille de chaque élève qu’elle s’est aperçue qu’il dessinait encore. Elle est furieuse et ses bajoues tremblent d’indignation. Elle lui pique son dessin, le déchire sous son nez, prend la feuille de maths et se rue à son bureau pour y mettre un «zéro» tout rouge.
Il a chaud. Il a l’impression d’être en feu. Ses yeux lui piquent. Et il réalise qu’il a une envie de pipi qui, à elle seule, atteint le seuil de pression du barrage LG2. Parce que, dans son univers parallèle, il n’a aucun besoin précis : jamais faim, jamais endormi, jamais besoin des autres, jamais envie de pipi. Il lève la main et elle lui accorde le droit de parole à son corps défendant. Quoi? Aller aux toilettes? Hors de question! Comment peut-il espérer une telle «faveur» après ce qui vient de se passer.
Donc il patiente, il serre les dents, il pense à tout sauf à de l’eau, à une piscine, à des chutes. Il est incapable de se concentrer sur la leçon en cours. Il rêve d’un urinoir. D’un arbre dans le bois. De s’arrêter sur le bord de l’autoroute. Il guette l’heure de la récré de l’après-midi. La cloche qui le sauvera.
Quand elle sonne, c’est la ruée vers les casiers. Il y a de la neige en décembre, chose encore habituelle à l’époque. Prof Air bête s’apprête à sortir de la classe derrière les élèves lorsqu’elle remarque qu’il est encore là. Il pleure à chaudes larmes et elle doit croire que ce sont les pleurs honteux d’un petit garçon qui s’est fait chicané par sa maîtresse. Mais elles n’ont rien de chaud, ces larmes, car ce sont celles, amères, d’un orgueil bafoué contre son gré. Orgueil qui maintenant s’étend au pied de sa chaise en une flaque dont la couleur ne trompera personne.
Est-elle troublée? Choquée? Coupable? Repentante? Il ne saurait le dire. Mais en tout cas, la réplique qu’elle lui sert, la lui fera haïr jusqu’à la fin de l’année. «Si t’avais pas été aussi désagréable, je t’aurais laissé y aller. Mais là… En té cas! Reste à l’intérieur pour la récré pis après, ben faudra que tu patientes. Tu te changeras chez-vous.» Elle est méchante, voilà ce qu’elle est.
Il est resté à la récré et le concierge est venu nettoyer, avec un sourire qui se voulait réconfortant. Il a passé le reste de l’après-midi à mariner dans son jus, dans la moiteur glaciale, malgré le chauffage, de son slip et de son pantalon marqué du fessier au bas de la jambe gauche. À la fin de l’après-midi, il a attendu que tous les élèves soient sortis, a longé le mur jusqu’à son casier et a traîné dans les corridors pour éviter les autres dans la cour. En retournant chez lui, malgré son pantalon de neige, il a senti la morsure du froid sur cette humidité malodorante. En passant la porte de l'appartement, il a filé directement à sa chambre et s’est changé avant de se présenter à sa mère, prenant bien soin de cacher les traces de la honte dans son sac de lavage.
Oui, elle était méchante. Pas pour le pipi, non. Parce qu’elle lui avait détruit la quiétude de son univers parallèle. Il n’y serait jamais plus en paix, craignant toujours une quelconque fuite.
Décembre. 1981. 2e année.
On est au début du mois, mais déjà la fébrilité est présente. La classe est excitée. Prof Air bête a installé le sapin et les décorations toute seule parce qu’elle ne voulait pas qu’ils cassent quelque chose. Ils ont commencé les bricolages de Noël classiques, comme le sapin avec la ouate ou le bonhomme de neige avec trois boules de styromousse et de la feutrine. Ça travaille aussi à écrire une lettre au Père Noël avec les nouveaux mots de débutant appris depuis septembre. Lui, il n’écrit pas au Père Noël. D’abord, il ne sait même pas s’il a une opinion sur son existence. Et s’il existe, ben il lui fait vraiment trop peur pour qu’en plus il lui écrive. Passe encore d’accepter ses cadeaux. Mais être copains comme cochons, wooh les moteurs!
Alors il dessine. Il aime bien dessiner. Tout le monde lui dit qu’il est bon. Pas le «Il est dont bon en dessin!» aucunement objectif que lancent à tout bout de champ les parents. C’est plutôt le «Aïe! Té bon! Aïe! Viens voêr c’qu’y’a faite!» des élèves de sa classe. Et quand ça vient de ceux qui ne lui parlent jamais, c’est encore plus apprécié.
Pour lui, le dessin, c’est un autre monde. C’est plonger dans son imaginaire, s’y immerger. C’est aussi une des rares choses dont il est fier. Alors il s’y donne à fond. Tellement à fond qu’il frôle l’autisme et est aspiré dans un univers parallèle. Comme quand il regarde la télé et comme quand, beaucoup plus tard dans son existence, il jouera aux jeux vidéo.
Tout à coup, on l’extirpe brutalement de son nirvana gribouillé. Il lève les yeux d’une feuille sur laquelle il y a peut-être un dragon qui mange du poisson ou un insecte étrange qui joue aux cartes, pour se retrouver nez à nez avec Prof Air bête qui a ce pour quoi il lui a donné ce surnom : l’air bête.
Et à juste raison! Elle a fait ranger les projets de Noël il y a 20 minutes et a distribué un test rapide d’additions et de soustractions dont le temps est à présent écoulé. C’est en voulant récupérer la feuille de chaque élève qu’elle s’est aperçue qu’il dessinait encore. Elle est furieuse et ses bajoues tremblent d’indignation. Elle lui pique son dessin, le déchire sous son nez, prend la feuille de maths et se rue à son bureau pour y mettre un «zéro» tout rouge.
Il a chaud. Il a l’impression d’être en feu. Ses yeux lui piquent. Et il réalise qu’il a une envie de pipi qui, à elle seule, atteint le seuil de pression du barrage LG2. Parce que, dans son univers parallèle, il n’a aucun besoin précis : jamais faim, jamais endormi, jamais besoin des autres, jamais envie de pipi. Il lève la main et elle lui accorde le droit de parole à son corps défendant. Quoi? Aller aux toilettes? Hors de question! Comment peut-il espérer une telle «faveur» après ce qui vient de se passer.
Donc il patiente, il serre les dents, il pense à tout sauf à de l’eau, à une piscine, à des chutes. Il est incapable de se concentrer sur la leçon en cours. Il rêve d’un urinoir. D’un arbre dans le bois. De s’arrêter sur le bord de l’autoroute. Il guette l’heure de la récré de l’après-midi. La cloche qui le sauvera.
Quand elle sonne, c’est la ruée vers les casiers. Il y a de la neige en décembre, chose encore habituelle à l’époque. Prof Air bête s’apprête à sortir de la classe derrière les élèves lorsqu’elle remarque qu’il est encore là. Il pleure à chaudes larmes et elle doit croire que ce sont les pleurs honteux d’un petit garçon qui s’est fait chicané par sa maîtresse. Mais elles n’ont rien de chaud, ces larmes, car ce sont celles, amères, d’un orgueil bafoué contre son gré. Orgueil qui maintenant s’étend au pied de sa chaise en une flaque dont la couleur ne trompera personne.
Est-elle troublée? Choquée? Coupable? Repentante? Il ne saurait le dire. Mais en tout cas, la réplique qu’elle lui sert, la lui fera haïr jusqu’à la fin de l’année. «Si t’avais pas été aussi désagréable, je t’aurais laissé y aller. Mais là… En té cas! Reste à l’intérieur pour la récré pis après, ben faudra que tu patientes. Tu te changeras chez-vous.» Elle est méchante, voilà ce qu’elle est.
Il est resté à la récré et le concierge est venu nettoyer, avec un sourire qui se voulait réconfortant. Il a passé le reste de l’après-midi à mariner dans son jus, dans la moiteur glaciale, malgré le chauffage, de son slip et de son pantalon marqué du fessier au bas de la jambe gauche. À la fin de l’après-midi, il a attendu que tous les élèves soient sortis, a longé le mur jusqu’à son casier et a traîné dans les corridors pour éviter les autres dans la cour. En retournant chez lui, malgré son pantalon de neige, il a senti la morsure du froid sur cette humidité malodorante. En passant la porte de l'appartement, il a filé directement à sa chambre et s’est changé avant de se présenter à sa mère, prenant bien soin de cacher les traces de la honte dans son sac de lavage.
Oui, elle était méchante. Pas pour le pipi, non. Parce qu’elle lui avait détruit la quiétude de son univers parallèle. Il n’y serait jamais plus en paix, craignant toujours une quelconque fuite.
